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CAN 2023: maitriser les fondamentaux du Français Ivoirien

Trois ans déjà que je suis en délicieuse immersion au cœur d’Abidjan, porte-étendard de la fierté ivoirienne, capitale-lumière aux mille feux, aux routes principales bitumées, aux cinq ponts et aux restaurants chics tous les cinquante mètres.

Le Pont Alassane Ouattara, qui relie Cocody au Plateau

Du célèbre marché d’Adjamé aux rues étroites de Bietry, aux allures de Beyrouth parfois ou de certaines bourgades en France, on peut percevoir – à des degrés différents certes – la même odeur alléchante du thon frit annonçant ça et là qu’on peut y trouver le plat emblématique urbain, champion au petit déjeuner (avec le lait Bonnet Rouge), au déjeuner, au goûter et au dîner : le garba.

Un plat de garba ‘choco’ (source: kessiya.com)

Avant de m’engouffrer dans la gastronomie abidjanaise, je vais revenir sur l’objet initial de mon propos: la langue.

Si l’on sait que le Français est la langue principale qui lie toutes les anciennes colonies françaises d’Afrique (CFA… ça vous rappelle un truc?), force est de constater que d’un pays à l’autre, ce que vous entendez n’est pas toujours ce que vous croyez. Tandis qu’en Français de France, un bermuda désigne un short descendant jusqu’aux genoux, dans les rues des quartiers populaires de Douala au Cameroun, le bermuda désigne un sous-vêtement, un boxer. Étonnant non?

On traitera des camerounismes plus tard. Revenons à Abidjan, en Côte d’Ivoire.

Dès votre arrivée, à l’aéroport, vous vous rendrez vite compte de l’utilisation elliptique des déterminants: oui, en langage courant, on fait abstraction des LE, LA, DU, DES.

C’est pas avec ça que tu vas faire ton malin à Abidjan

Ainsi, après vous avoir souhaité une « bonne arrivée » – on ne vous dira pas ‘bienvenue’ – l’agent d’accueil vous proposera avec une sincère bienveillance de prendre le bus sur le tarmac. Bon, l’aéroport n’est pas le bon endroit pour vous éduquer sur le langage de la rue, mais si l’avion avait atterri à l’aéroport imaginaire d’Abobo, on vous aurait gentiment dit « Tonton/Tantie/Vié Père, faut prendre bus ».

Ce n’est pas choquant si vous avez regardé la série iconique Ma Famille, qui a fortement contribué à exporter le parler Ivoirien en Afrique Francophone depuis le début des années 2000.

Ma Famille, Première diffusion en 2002)

Dans la rue comme dans les maquis, vous aurez droit à « y a pas pain », « faut envoyer glaçons », « fille-là, elle est jolie deh! », entre autres. C’est plein d’exotisme et on s’y fait vite…un peu trop vite à mon avis. Les enfants (et les adultes aussi) prennent très vite le pli, si on ne fait pas attention. Le mimétisme se fait tout naturellement.

Molière et Rimbaud s’en retourneraient dans leurs tombes… ou peut-être danseraient-ils au rythme du Zouglou originel ou celui, plus récent et plus enjoué, du Rap Ivoire.

Avant de m’étendre trop en longueur dans ma narration, je vais vous dire les 5 mots et expressions trompeurs en Français à connaître absolument pour naviguer à votre aise dans les conversations en Côte d’Ivoire.

1 Envoyer

Quand je suis arrivé en Côte d’Ivoire, je vivais seul et souvent les dimanches, je déjeunais à Grand Bassam, chez mon frère ivoirien (oui, je suis bien intégré!). Un dimanche, je lui dis « la semaine prochaine, on ira tester un brunch dans un restaurant ». Dans la semaine, alors qu’on discute de tout et de rien, puis on parle du programme du dimanche:

⁃ alors, ce dimanche, tu nous envoies où?

⁃ nulle part, je serai là, on ira ensemble.

⁃ Oui, mais tu nous envoies où?!

Sur le coup, je me suis demandé pourquoi il pensait que je ne serais pas là et que je les enverrais simplement dans un restaurant.

En Côte d’Ivoire, envoyer signifie emmener, apporter, venir avec.

Donc ne soyez pas surpris qu’on vous dise une heure avant un dîner chez des amis: « tu pourrais envoyer du vin, s’il te plaît? ». Il ne s’agit pas de le faire livrer en amont, mais bien de venir avec.

2 S’arrêter

Une collègue me raconte sa sortie de la veille, un cocktail très sympa, mais un peu pénible parce qu’il fallait « s’arrêter toute la soirée ».

Sur le coup et même 3 minutes après, je n’ai toujours pas compris. S’arrêter comment?!

En Côte d’Ivoire, s’arreter signifie se tenir/être debout.

3 Griller

Me voici dans mes premiers jours dans mon appartement à Cocody sans cuisinière, qui sors dans le maquis pas loin pour déjeuner. Je demande ce qu’ils peuvent servir rapidement comme grillades et on me dit « Poulet grillé, poisson grillé, porc… ». J’interromps la jeune dame et lui commande du poulet grillé.

Quelques minutes plus tard, je la vois arriver avec une jolie assiette de frites et du poulet frit. Bien évidemment, je lui fais la remarque.

⁃ euh… j’ai commandé du poulet grillé…

⁃ C’est ça qui est là!

⁃ Non, ça c’est du poulet frit… à l’huile.

⁃ Oui oui, c’est ça grillé.

⁃ Mais c’est grillé au grill?

⁃ Non, au grill-là c’est braisé. C’est son grillé qui est là.

En Côte d’Ivoire, griller signifie faire frire et les grillades se confondent dans la rue aux fritures. Précisez toujours, parce que ici, on peut « griller alloco » (comprendre faire frire de la banane-plantain mûre)

4 Attacher

Un jour, une collègue entre sans frapper dans un bureau dans lequel j’avais une réunion avec des collaborateurs. Tous un peu surpris, nous nous tournons vers elle pour savoir ce dont elle a besoin. Et elle de s’écrier « Ahiii! Y’a quoi? Pourquoi vous arrêtez de parler, vous étiez en train de m’attacher ou bien? ». Sur le coup, j’ai eu un ‘bug’, le temps de transposer la situation et comprendre que attacher ne fait référence à aucune corde, ni aucun lacet, ni aucune pratique occulte.

En Côte d’Ivoire, attacher signifie critiquer, se moquer de (quelqu’un). Un synonyme aussi à considérer c’est ‘braiser’ – qui n’a rien à voir avec griller.

5 Y a pas drap

A mon arrivée à Abidjan, je me suis installé dans un appartement meublé et je me souviens que la première fois que le chauffeur m’y accompagne, il m’aide à descendre mes valises de la voiture et les pose devant la porte de l’appartement. Je le remercie et il me répond « y a pas drap ».

Sur le coup, je me dis « mince! Je vais faire comment un dimanche avec un studio meublé sans drap? »

Je lui demande d’attendre un peu avant de repartir, pendant qu’on va ressortir acheter des draps dans un supermarché. Quand je me rends compte que le lit est fait et qu’il y a bien des draps dessus, je lui dit qu’en fait, ils ont fait le lit et que c’est bon, il peut rentrer chez lui, il y a des draps dans la chambre. Un peu surpris que je lui parle de mon lit, il est parti, confus.

C’est bien plus tard que j’ai compris que, en Côte d’Ivoire, y’a pas drap signifie il n’y a aucun problème, ça me fait plaisir de te rendre service. Absolument rien à voir avec le linge de maison! Notez donc que « drap » et problème sont synonymes dans beaucoup de situations…

Des locutions typiquement ivoiriennes, il y en à la pelle et là, je n’ai parlé que des principaux faux-amis en Français!

J’ai failli oublier… je vous mets une petite cerise sur le gâteau – merci Suzy pour le rappel! Et là, tout le monde se demande « mais qui est Suzy? »

Restez concentré!

Bonus: Y a deux jours ou ‘Deux jours’

Avec le temps, j’ai failli oublier ma stupéfaction lorsque j’entendais les gens dire « ça fait deux jours on s’est pas vus » ou même quand, lorsque j’appelais des amis ou des collègues que je n’avais pas contactés depuis quelques semaines, je m’entendais dire, « Tchieeee! Deux jours hein… » tout juste après les salutations habituelles.

Et moi de me demander systématiquement « mais il s’est passé quoi avant-hier ? ». Ça m’a pris quelques longues semaines de me rendre compte qu’il y avait un margouillat sous le caillou (NDLR – comprendre il y avait anguille sous roche) et que l’expression « deux jours » n’a rien à voir avec ce qui ce serait passé le jour d’avant hier. Vraiment rien.

En Côte d’Ivoire, y a deux jours signifie ça fait un moment, ça fait longtemps. Ne me demandez pas pourquoi deux jours et pas trois, je n’étais pas là quand ils décidaient ça!

Cher visiteur, votre plus belle surprise sera sans aucun doute la découverte du Nouchi, une langue de la rue ivoirienne, née dans les années 80, qui se caractérise par des changements (importants) du sens des mots en Français et beaucoup de néologismes empruntés aux langues locales.

Extrait de Aya de Yopougon, de Marguerite Abouet

En attendant vos retours (en commentaire) et surtout des mots et expressions typique en complément de ce billet, je vous laisse profiter de l’hospitalité ivoirienne!

Source: IG @CocoGrill

Akwaba!

6 réflexions au sujet de « CAN 2023: maitriser les fondamentaux du Français Ivoirien »

  1. Tu ne te cultivais pas sur les sons zouglou et coupé-décalé hein ! 😁😁😁
    Ce qui rend les langues vivantes sont justement ces variétés et variantes qui apportent du charme aux échanges verbaux. Merci pour cette incursion dans le parlé ivoirien.🔥🔥🔥

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  2. Ça se voit que tu es bien intégré maintenant. Bravo pour tes efforts !
    Tu en auras d’autres à apprendre comme expressions en fonction de l’actualité nationale et internationale.
    Reste donc concentré !

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